CARRIÈRE DE BAUXITE, SPINAZZOLA (ITALIE) Août 2014 / images numériques en couleur


 
 
 

— Ah ! Vous êtes amateur de points de vue ! dit Kostanjoglo, en le regardant tout à coup d’un air sévère.

Prenez garde ; en recherchant la vue, vous resterez sans pain et sans vue.

Gogol, Les Âmes mortes

 
 
 

J’ai lu dans un catalogue d’art que Luigi Ghirri était « en colère contre les extraterrestres », ces petits malins que dans sa plaine du Pô ne voulaient pas y aller (étant certes plus amusant – comment leur donner tort – d’envahir les métropoles cinématographiques des États-Unis).
Même s’il devait bien connaître la terre de Bari, le Ghirri errant dans les ruelles de Bitonto n’avait peut-être alors jamais grimpé sur la carrière de bauxite de Spinazzola, où les vénusiens, par contre, apparaissent d’un seul coup, et tant pis si la ville « n’est pas chef-lieu ».
Mais il faut mettre en garde ceux qui ne sortent pas d’un vaisseau spatial : comme la majorité des paysages karstiques de la Murgia, le chemin pour cette carrière est « sans indications », et il faudra bien « rechercher la vue », traversant des férules faméliques et des terrains escarpés.
D’ailleurs on sait déjà que les habitants de la Murgia, accoutumés à « l’habitude du hasard », peuvent vanter des intuitions spéléologiques exceptionnelles. C’étaient en fait le comptable Cappiello et la géomètre Nanna de Altamura à retrouver, il ya quatre-vingts ans, l’existence étonnante de ce gisement, et qui tout suit réfléchissaient à son éventuelle exploitation économique.
Négociant avec la “S.A.V.A. Società Alluminio Veneto per Azioni”, la société Nanna cédait l’exploitation minière au prix de 75 lire par tonne de matière extraite. Embarquée dans le port de Trani à destination de Porto Marghera, la belle bauxite rouge de Spinazzola était utilisée dans le traitement de l’alumine, de manière à produire l’aluminium.
Certainement pas un man-altered landscape, la carrière est le résultat pur et fertile des changements climatiques remontant au Crétacé : c’est une naturelle modification de roches calcaires qui a créé l’énorme quantité de minéraux (gibbsite, bohémite, jaspe, cliachite) rougissant le ravin.
À côté d’aucun touriste, j’ai voulu restituer sans changements de couleurs cette carrière majestueuse et calme, qui, contrairement au magnifique lac de bauxite de Punta Palascia (Salento), est aride et peu glorifiée, et donc, heureusement, aucun trip advisor a saturé son rouge au point d’en anéantir les demi-tons.
Suivant la leçon intemporelle de Gogol, les commerçants de la Murgia recherchaient toujours l’avantage, sachant que « la beauté viendra d’elle-même ». Mais déjà en ’78, battu par la concurrence mondiale, l’avantage est disparu et le pain n’est plus revenu.
Ils restent, cependant, les accumulations de bauxite sans instructions, et l’escalade solitaire de l’homme de Spinazzola sur le rocher de pourpre. Mais qui sait, avec l’avantage des vénusiens, si d’autre beauté vient.

 

VERSIONE ITALIANA DEL REPORTAGE

 
 


INFINITE MARCH                                                    THE PASSENGER

 
 


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